Referat LE CID
Mai jos puteti citi fragmente din
Referat LE CID si de asemenea puteti face
Download Referat LE CIDCiteste fragmente din Referat LE CID
LE CID
De Pierre Corneille
1660
Ce poëme a tant d avantages du côté du sujet et des pensées
brillantes dont il est semé, que la plupart de ses auditeurs n ont pas
voulu voir les défauts de sa conduite, et ont laissé enlever leurs
suffrages au plaisir que leur a donné sa représentation. Bien que ce
soit celui de tous mes ouvrages réguliers où je me suis permis le plus
de licence, il passe encore pour le plus beau auprès de ceux qui ne
s attachent pas àla dernière sévérité des règles; et depuis
cinquante ans qu il tient sa place sur nos théâtres, l histoire ni
l effort de l imagination n y ont rien fait voir qui en aye effacé
l éclat. Aussi a-t-il les deux grandes conditions que demande Aristote
aux tragédies parfaites, et dont l assemblage se rencontre si rarement
chez les anciens ni chez les modernes; il les assemble même plus
fortement et plus noblement que les espèces que pose ce philosophe. Une
maîtresse que son devoir force àpoursuivre la mort de son amant,
qu elle tremble d obtenir, a les passions plus vives et plus allumées
que tout ce qui peut se passer entre un mari et sa femme, une mère et
son fils, un frère et sa soeur; et la haute vertu dans un naturel
sensible àces passions, qu elle dompte sans les affaiblir, et àqui
elle laisse toute leur force pour en triompher plus glorieusement, a
quelque chose de plus touchant, de plus élevé et de plus aimable que
cette médiocre bonté, capable d une faiblesse, et même d un crime,
où nos anciens étaient contraints d arrêter le caractère le plus
parfait des rois et des princes dont ils faisaient leurs héros, afin
que ces taches et ces forfaits, défigurant ce qu ils leur laissaient de
vertu, s accommodassent au goût et aux souhaits de leurs spectateurs,
et fortifiassent l horreur qu ils avaient conçue de leur domination et
de la monarchie.
Rodrigue suit ici son devoir sans rien relâcher de sa passion; Chimène
fait la même chose àson tour, sans laisser ébranler son dessein par
la douleur où elle se voit abîmée par là; et si la présence de son
amant lui fait faire quelque faux pas, c est une glissade dont elle se
relève àl heure même; et non seulement elle connaît si bien sa
faute qu elle nous en avertit, mais elle fait un prompt désaveu de tout
ce qu une vue si chère lui a pu arracher. Il n est point besoin qu on
lui reproche qu il lui est honteux de souffrir l entretien de son amant
après qu il a tué son père; elle avoue que c est la seule prise que
la médisance aura sur elle. Si elle s emporte jusqu àlui dire qu elle
veut bien qu on sache qu elle l adore et le poursuit, ce n est point une
résolution si ferme, qu elle l empêche de cacher son amour de tout son
possible lorsqu elle est en la présence du Roi. S il lui échappe de
l encourager au combat contre don Sanche par ces paroles :
Son vainqueur d un combat dont Chimène est le prix,
elle ne se contente pas de s enfuir de honte au même moment; mais
sitôt qu elle est avec Elvire àqui elle ne déguise rien de ce qui se
passe dans son âme, et que la vue de ce cher objet ne lui fait plus
violence, elle forme un souhait plus raisonnable, qui satisfait sa vertu
et son amour tout ensemble, et demande au ciel que le combat se termine
Sans faire aucun des deux ni vaincu ni vainqueur.
Si elle ne dissimule point qu elle penche du côté de Rodrigue, de peur
d être àdon Sanche, pour qui elle a de l aversion, cela ne détruit
point la protestation qu elle a faite un peu auparavant, que malgré la
loi de ce combat, et les promesses que le Roi a faites àRodrigue, elle
lui fera mille autres ennemis, s il en sort victorieux. Ce grand éclat
même qu elle laisse faire àson amour après qu elle le croit mort,
est suivi d une opposition vigoureuse àl exécution de cette loi qui
la donne àson amant, et elle ne se tait qu après que le Roi l a
différée, et lui a laissé lieu d espérer qu avec le temps il y
pourra survenir quelque obstacle. Je sais bien que le silence passe
d ordinaire pour une marque de consentement; mais quand les rois
parlent, c en est une de contradiction: on ne manque jamais àleur
applaudir quand on entre dans leurs sentiments; et le seul moyen de leur
contredire avec le respect qui leur est dû, c est de se taire, quand
leurs ordres ne sont pas si pressants qu on ne puisse remettre ÃÂ
s excuser de leur obéir lorsque le temps en sera venu, et conserver
cependant une espérance légitime d un empêchement, qu on ne peut
encore déterminément prévoir.
Il est vrai que dans ce sujet il faut se contenter de tirer Rodrigue de
péril, sans le pousser jusqu àson mariage avec Chimène. Il est
historique, et a plu en son temps; mais bien sûrement il déplairait au
nôtre; et j ai peine àvoir que Chimène y consente chez l auteur
espagnol, bien qu il donne plus de trois ans de durée àla comédie
qu il en a faite. Pour ne pas contredire l histoire, j ai cru ne me
pouvoir dispenser d en jeter quelque idée, mais avec incertitude de
l effet; et ce n était que par làque je pouvais accorder la
bienséance du théâtre avec la vérité de l événement.
Les deux visites que Rodrigue fait àsa maîtresse ont quelque chose
qui choque cette bienséance de la part de celle qui les souffre; la
rigueur du devoir voulait qu elle refusât de lui parler, et s enfermât
dans son cabinet au lieu de l écouter, mais permettez-moi de dire avec
un des premiers esprits de notre siècle "que leur conversation est
remplie de si beaux sentiments, que plusieurs n ont pas connu ce
défaut, et que ceux qui l ont connu l ont toléré." J irai plus outre,
et dirai que tous presque ont souhaité que ces entretiens se fissent;
et j ai remarqué aux premières représentations, qu alors que ce
malheureux amant se présentait devant elle, il s élevait un certain
frémissement dans l assemblée, qui marquait une curiosité
merveilleuse, et un redoublement d attention pour ce qu ils avaient ÃÂ
se dire dans un état si pitoyable. Aristote dit qu il y a des
absurdités qu il faut laisser dans un poëme, quand on peut espérer
qu elles seront bien reçues; et il est du devoir du poëte, en ce cas,
de les couvrir de tant de brillants, qu elles puissent éblouir. Je
laisse au jugement de mes auditeurs si je me suis assez bien acquitté
de ce devoir pour justifier par làces deux scènes. Les pensées de la
première des deux sont quelquefois trop spirituelles pour partir de
personnes fort affligées; mais outre que je n ai fait que la
paraphraser de l espagnol, si nous ne nous permettions quelque chose de
plus ingénieux que le cours ordinaire de la passion, nos poëmes
ramperaient souvent, et les grandes douleurs ne mettraient dans la
bouche de nos acteurs que des exclamations et des hélas. Pour ne
déguiser rien, cette offre que fait Rodrigue de son épée àChimène,
et cette protestation de se laisser tuer par don Sanche, ne me
plairaient pas maintenant. Ces beautés étaient de mise en ce
temps-là, et ne le seraient plus en celui-ci. La première est dans
l original espagnol, et l autre est tirée sur ce modèle. Toutes les
deux ont fait leur effet en ma faveur; mais je ferais scrupule d en
étaler de pareilles àl avenir sur notre théâtre.
J ai dit ailleurs ma pensée touchant l Infante et le Roi; il reste
néanmoins quelque chose àexaminer sur la manière dont ce dernier
agit, qui ne paraît pas assez vigoureuse, en ce qu il ne fait pas
arrêter le Comte après le soufflet donné, et n envoie pas des gardes
àdon Diègue et àson fils. Sur quoi on peut considérer que don
Fernand étant le premier roi de Castille, et ceux qui en avaient été
maîtres auparavant lui n ayant eu titre que de comtes, il n était
peut-être pas assez absolu sur les grands seigneurs de son royaume pour
le pouvoir faire. Chez don Guillen de Castro, qui a traité ce sujet
avant moi, et qui devait mieux connaître que moi quelle était
l autorité de ce premier monarque de son pays, le soufflet se donne en
sa présence et en celle de deux ministres d Etat, qui lui conseillent,
après que le Comte s est retiré fièrement et avec bravade, et que don
Diègue a fait la même chose en soupirant, de ne le pousser point ÃÂ
bout, parce qu il a quantité d amis dans les Asturies, qui se
pourraient révolter, et prendre parti avec les Maures dont son Etat est
environné. Ainsi il se résout d accommoder l affaire sans bruit, et
recommande le secret àces deux ministres, qui ont été seuls témoins
de l action. C est sur cet exemple que je me suis cru bien fondé àle
faire agir plus mollement qu on ne ferait en ce temps-ci, où
l autorité royale est plus absolue. Je ne pense pas non plus qu il
fasse une faute bien grande de ne jeter point l alarme de nuit dans sa
ville, sur l avis incertain qu il a du dessein des Maures, puisqu on
faisait bonne garde sur les murs et sur le port; mais il est inexcusable
de n y donner aucun ordre après leur arrivée, et de laisser tout faire
àRodrigue. La loi du combat qu il propose àChimène avant que de le
permettre àdon Sanche contre Rodrigue, n est pas si injuste que
quelques-uns ont voulu le dire, parce qu elle est plutôt une menace
pour la faire dédire de la demande de ce combat, qu un arrêt qu il lui
veuille faire exécuter. Cela paraît en ce qu après la victoire de
Rodrigue il n en exige pas précisément l effet de sa parole, et la
laisse en état d espérer que cette condition n aura point de lieu.
Je ne puis dénier que la règle des vingt et quatre heures presse trop
les incidents de cette pièce. La mort du Comte et l arrivée des Maures
s y pouvaient entre-suivre d aussi près qu elles font, parce que cette
arrivée est une surprise qui n a point de communication ni de mesures
àprendre avec le reste, mais il n en va pas ainsi du combat de don
Sanche, dont le Roi était le maître, et pouvait lui choisir un autre
temps que deux heures après la fuite des Maures. Leur défaite avait
assez fatigué Rodrigue toute la nuit pour mériter deux ou trois jours
de repos, et même il y avait quelque apparence qu il n en était pas
échappé sans blessures, quoique je n en aye rien dit, parce qu elles
n auraient fait que nuire àla conclusion de l action.
Cette même règle presse aussi trop Chimène de demander justice au Roi
la seconde fois. Elle l avait fait le soir d auparavant, et n avait
aucun sujet d y retourner le lendemain matin pour en importuner le Roi,
dont elle n avait encore aucun lieu de se plaindre, puisqu elle ne
pouvait encore dire qu il lui eût manqué de promesse. Le roman lui
aurait donné sept ou huit jours de patience avant que de l en presser
de nouveau; mais les vingt et quatre heures ne l ont pas permis: c est
l incommodité de la règle. Passons àcelle de l unité de lieu, qui
ne m a pas donné moins de gêne en cette pièce. Je l ai placé dans
Séville, bien que don Fernand n en ait jamais été le maître; et j ai
été obligé àcette falsification, pour former quelque vraisemblance
àla descente des Maures, dont l armée ne pouvait venir si vite par
terre que par eau. Je ne voudrais pas assurer toutefois que le flux de
la mer monte effectivement jusque-là; mais comme dans notre Seine il
fait encore plus de chemin qu il ne lui en faut faire sur le
Guadalquivir pour battre les murailles de cette ville, cela peut suffire
àfonder quelque probabilité parmi nous, pour ceux qui n ont point
été sur le lieu même.
Cette arrivée des Maures ne laisse pas d avoir ce défaut, que j ai
marqué ailleurs, qu ils se présentent d eux-mêmes, sans être
appelés dans la pièce directement ni indirectement, par aucun acteur
du premier acte. Ils ont plus de justesse dans l irrégularité de
l auteur espagnol: Rodrigue, n osant plus se montrer àla cour, les va
combattre sur la frontière; et ainsi le premier acteur les va chercher,
et leur donne place dans le poëme, au contraire de ce qui arrive ici,
où ils semblent se venir faire de fête exprès pour en être battus,
et lui donner moyen de rendre àson roi un service d importance qui lui
fasse obtenir sa grâce. C est une seconde incommodité de la règle
dans cette tragédie.
Tout s y passe donc dans Séville, et garde ainsi quelque espèce
d unité de lieu en général; mais le lieu particulier change de scène
en scène, et tantôt c est le palais du Roi, tantôt l appartement de
l Infante, tantôt la maison de Chimène, et tantôt une rue ou place
publique. On le détermine aisément pour les scènes détachées; mais
pour celles qui ont leur liaison ensemble, comme les quatre dernières
du premier acte, il est malaisé d en choisir un qui convienne ÃÂ
toutes. Le Comte et don Diègue se querellent au sortir du palais; cela
se peut passer dans une rue; mais après le soufflet reçu, don Diègue
ne peut pas demeurer en cette rue àfaire ses plaintes, attendant que
son fils survienne, qu il ne soit tout aussitôt environné de peuple;
et ne reçoive l offre de quelques amis.
Ainsi il serait plus àpropos qu il se plaignît dans sa maison, où le
met l Espagnol, pour laisser aller ses sentiments en liberté; mais en
ce cas il faudrait délier les scènes comme il a fait. En l état où
elles sont ici, on peut dire qu il faut quelquefois aider au théâtre,
et suppléer favorablement ce qui ne s y peut représenter. Deux
personnes s y arrêtent pour parler, et quelquefois, il faut présumer
qu ils marchent, ce qu on ne peut exposer sensiblement àla vue, parce
qu ils échapperaient aux yeux avant que d avoir pu dire ce qu il est
nécessaire qu ils fassent savoir àl auditeur. Ainsi, par une fiction
de théâtre, on peut s imaginer que don Diègue et le Comte, sortant du
palais du Roi, avancent toujours en se querellant, et sont arrivés
devant la maison de ce dernier lorsqu il reçoit le soufflet qui
l oblige ày entrer pour y chercher du secours. Si cette fiction
poétique ne vous satisfait point, laissons-le dans la place publique;
et disons que le concours du peuple autour de lui après cette offense,
et les offres de service que lui font les premiers amis qui s y
rencontrent, sont des circonstances que le roman ne doit pas oublier;
mais que ces menues actions ne servant de rien àla principale, il
n est pas besoin que le poëte s en embarrasse sur la scène. Horace
l en dispense par ces vers :
Hoc amet, hoc spernat promissi carminis auctor; Pleraque negligat.
Et ailleurs,
Semper ad eventum festinet.
C est ce qui m a fait négliger, au troisième acte, de donner àdon
Diègue, pour aide àchercher son fils, aucun des cinq cents amis qu il
avait chez lui. Il y a grande apparence que quelques-uns d eux l y
accompagnaient, et même que quelques autres le cherchaient pour lui
d un autre côté; mais ces accompagnements inutiles de personnes qui
n ont rien àdire, puisque celui qu ils accompagnent a seul tout
l intérêt àl action, ces sortes d accompagnements, dis-je, ont
toujours mauvaise grâce au théâtre, et d autant plus que les
comédiens n emploient àces personnages muets que leurs moucheurs de
chandelles et leurs valets, qui ne savent quelle posture tenir.
Les funérailles du Comte étaient encore une chose fort embarrassante,
soit qu elles se soient faites avant la fin de la pièce, soit que le
corps aye demeuré en présence dans son hôtel, attendant qu on y
donnât ordre. Le moindre mot que j en eusse laissé dire, pour en
prendre soin, eût rompu toute la chaleur de l attention et rempli
l auditeur d une fâcheuse idée. J ai cru plus àpropos de les
dérober àson imagination par mon silence, aussi bien que le lieu
précis de ces quatre scènes du premier acte dont je viens de parler;
et je m assure que cet artifice m a si bien réussi, que peu de
personnes ont pris garde àl un ni àl autre et que la plupart des
spectateurs, laissant emporter leurs esprits àce qu ils ont vu et
entendu de pathétique en ce poëme, ne se sont point avisés de
réfléchir sur ces deux considérations.
J achève par une remarque sur ce que dit Horace, que ce qu on expose ÃÂ
la vue touche bien plus que ce qu on n apprend que par un récit.
Segnius irritant animos demissa per aurem,
Quam quae sunt oculis subjecta fidelibus...
De Arte Poetica, V. 180.
C est sur quoi je me suis fondé pour faire voir le soufflet que reçoit
don Diègue, et cacher aux yeux la mort du Comte, afin d acquérir et
conserver àmon premier acteur l amitié des auditeurs, si nécessaire
pour réussir au théâtre. L indignité d un affront fait àun
vieillard, chargé d années et de victoires, les jette aisément dans
le parti de l offensé; et cette mort, qu on vient dire au Roi tout
simplement sans aucune narration touchante, n excite point en eux la
commisération qu y eût fait naître le spectacle de son sang, et ne
leur donne aucune aversion pour ce malheureux amant, qu ils ont vu
forcé par ce qu il devait àson honneur d en venir àcette
extrémité, malgré l intérêt et la tendresse de son amour.
ì¥Â@